La Palomar Mountain, c’est quasiment un massif alpin posé entre océan et désert : son observatoire culmine à près de 2000 m d’altitude, ses flancs sont recouverts de pins qui semblent en équilibre sur des blocs granitiques. Et les routes splendides qui l’escaladent résonnent de frottements métalliques pour le moins volontaires : une bande de Speedmaster riders montent à son assaut, promis à un burger végétarien chez Mother’s Kitchen, à l’orée du camping local, et chaque virage est négocié en appui sur le repose-pied. A gauche, à droite, ça frotte ; ça se plante, parfois, quand on croise la bande jaune et striée qui sépare les deux voies, mais ça reste sain, à condition de ne pas se faire surprendre, par une courbe qui se referme ou un véhicule trop encombrant sur la voie contraire. Le cas échéant, il faut utiliser le frein arrière et non le frein avant, la moto ayant alors une tendance marquée à élargir sa trajectoire. Pour être honnête, je ne suis pas friand de repose-pied qui frotte, mais j’y trouve finalement du plaisir, en pensant tout de même que la Speedmaster n’est pas totalement à sa place dans ce décor de rêve ; ou du moins, pas totalement à son rythme. Quelques heures plus tôt, en longeant l’océan sur Carlsbad Boulevard, la dernière déclinaison de la gamme Bonneville était incontestablement plus à son avantage. Et on le savait déjà.

Bi-Bobber ?

Septième moto pensée autour du nouveau bloc Triumph 1200 à refroidissement liquide, version Hi-Torque, la Speedmaster reprend la partie-cycle de la Bobber, en modèle Black, c’est à dire équipée de la grosse roue avant de 16 pouces. Elle se distingue toutefois de cette dernière par des éléments de carrosserie plus marqués comme le réservoir de contenance supérieure (avec 12 litres, ce doit être celui des Street Twin) et surtout le gros garde-boue arrière qui supporte un pouf passage.è.r.e. On touche là une différence majeure : la Speedmaster est homologuée duo. Autrement dit, c’est le Bobber à deux places ?

Dans sa version standard, non est la réponse. Car la position de conduite est également repensée, avec des commandes au pied très nettement avancées, donc moins ergonomiques, et un immense guidon dit beach-bar, c’est à dire aussi long que cintré pour revenir quasi-longitunalement vers le pilote. C’est californien, comme guidon, là-bas tous les vélos en sont équipés pour cruiser sur les pistes cyclables qui longent les plages. Vous l’avez compris, enfin : cette Speedmaster est un cruiser (ce que beaucoup traduisent encore en français par… custom), une moto pensée pour l’Amérique et contre son icône Harley.

Elle vient défier l’immortel Sportster, forte des atouts qui font la réussite de la gamme Modern Classics depuis deux ans : une qualité de fabrication superbe, une finition rare, un équipement hi-tech discret mais présent. Et encore : des suspensions étonnamment confortables (eu égard à leur faible débattement et à la construction “à la façon rigide” du bras oscillant), un freinage ni très puissant, ni très mordant, mais tout de même bien calibré. Mieux, la Speedmaster se pare d’atours complémentaires comme le badge sculpté du réservoir, très sixties, et le beau phare avant surligné de chrome qui évoque légèrement les nacelles, plus fifties, celles-ci. Elle joue la carte de l’authenticité, c’est de bonne guerre, et légitime pour une marque aussi forte d’histoire américaine. Mais elle arrive aussi avec ce qui ailleurs serait un avantage, mais pourrait tourner là en handicap : son twin super carré, huit soupapes et refroidissement liquide. On l’apprécie, ce moteur, vif et coupleux, soyeux et vivant, qui se met à joliment gronder au-delà de 3500 tours, quand débute sa plage de régime de prédilection. Mais il est forcément moins rugueux, et semble ainsi moins doué de caractère, qu’un longue course culbuté, supposé nirvana du cruiser.

Passivité

Du cruiser, la Speedmaster a donc la position de conduite, pieds en avant. C’est confortable, dès lors qu’on ne tient pas le 130 sur l’autoroute, mais cela change tout de même le rapport qu’on a à la moto et, partant, son comportement. Commandes centrales et guidon plat, le Bobber se laisse empoigner virilement pour être mené dynamiquement ; cette Speedmaster, elle impose une attitude plus passive en selle ; elle est moins précise, moins volontaire, bref, elle préfère la route côtière au col alpin, la conduite américaine au pilotage européen. Elle n’attaque pas, elle cruise, logique.

Et celui qui voudrait le comportement du Bobber mais l’homologation duo de la Speedmaster ? Il pourrait s’offrir le joli “inspiration kit” Maverick du constructeur, avec petit guidon, pots noirs de chez Vance & Hines, et selle surpiquée marron. Mais il lui faudrait trouver un pouf de la même finition… car le kit prévoit de remplacer la place passager par un simili porte-paquet très réussi. Ou il pourrait patienter quelque temps : ce serait une excellente huitième déclinaison de la Bonnie, cette Speed-Bobber.

Fiche technique : Moteur : Bicylindre face à la route refroidi par eau – Distribution : 1 ACT, 4 soupapes par cylindre – Cylindrée : 1200 cm3 – Puissance : 77 ch à 6100 tr/mn – Couple : 10,8 mkg à 4000 tr/mn – Boite de vitesses : 6 rapports – Transmision : par chaine – Cadre : double berceau tubulaire en acier – Suspension avant : fourche Kayaba, diamètre 41 mm, débattement 90 mm – Suspension arrière : monoamortisseur Kayaba, débattement 73 mm – Roues : 16” avant-arrière – Freinage avant : 2 disques, 310 mm,étrier 2 pistons + ABS – Freinage arrière : 1 disque , 255 mm, étrier 1 piston + ABS – Empattement : 1510 mm – Hauteur de selle : 705 mm – Poids à sec : 245,5 kg – Réservoir : 12 litres – Tarifs : à partir de 14 350 € (version Jet Black ; + 125 € pour la version rouge, + 300€ pour le bicolore)

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