Hommage : Denis Sire et la Bill Carbu

Au printemps 2010, le regretté Thomas Caplain avait réuni sur l’autodrome de Montlhéry les artistes Denis Sire (au pinceau) et Laurent Romuald (à la clé plate) pour la première sortie de leur œuvre conjointe, la Triumph T120 de Bill Carbu. En hommage à Denis Sire, disparu ce mercredi 16 janvier, nous republions ce superbe sujet.

Qui aurait pu croire qu’un jour, une moto crayonnée deviendrait réalité ? Comme un Pinocchio mécanique qui aurait reçu la vie par la grâce d’une fée bienveillante… C’est pourtant cette histoire de sentiments, de cuir et de métal qu’a bâtie Laurent Romuald à partir d’un dessin malheureusement disparu. Une étrange fée, ce Laurent, plutôt tourné vers la musique, les pin-up, les voitures et les motos anglaises. Sa baguette est une clé de 12, au pas anglais. Et son béguin, pour un certain Bill Carbu, héros de la bande dessinée créée par Denis Sire. L’auteur du dessin manquant, vous l’avez compris.

Rêve de gosse

  1. Bonneville, à quelques centaines de miles de Salt Lake City, en plein territoire mormon. Le matin encore calme se déchire au son de la moto de Bill Carbu, bien décidé à en découdre avec ses compatriotes et leurs V-twins poussifs ou avec ces japonaises arrogantes ! Combinaison élimée, casque jet et veste en jean sans manches : ça fleure bon les sixties, les jolies filles un peu dénudées et l’huile de ricin pour le grand retour de Bill aux affaires motardes. 208 km/h annonçés tout de même…

Fin du flash-back, retour à la réalité : l’aventure n’a existé, pour l’heure, que dans l’imagination fertile et un peu déjantée du dessinateur. « Tu comprends, dit Denis, Bill Carbu c’est un peu moi. Comme lui, je rêve de rouler sur cette moto et surtout, de poser mes vieilles godasses sur le sel. Ce lieu mythique que je découvrais tout petit dans les suppléments de Sciences et Vie. Alors quand j’apprends qu’un type, encore plus malade que moi, projette de la fabriquer, je me méfie un peu… Je n’y crois pas trop en fait. »

L’esprit « malade » dont parle Denis, c’est bien sûr Laurent Romuald, boss de Machines et Moteur. S’il roule au quotidien sur son vieux Sportster, le mécanicien est un spécialiste ès motos anglaises. « Ce n’est pas la première fois que l’idée me traverse l’esprit de construire une machine, explique-t-il. Dans des temps plus anciens, j’avais découvert la « Voisin Laboratoire », automobile fabriquée en 1923 par Gabriel Voisin et j’avais vraiment envie de la reproduire. Mais j’ai laissé traîner l’idée trop longtemps et quelqu’un m’a devancé. Aussi, quand l’envie m’est venue de fabriquer cette moto de Bill Carbu, je me suis vite mis au boulot ! » Laurent rêvait en effet de l’affiche de Bill Carbu accrochée dans son atelier : «  Pour la moto, mais aussi pour Bonneville que je ne connais que par les journaux, documentaires et récits de ceux qui y sont déjà allé. Un monde presque imaginaire que je m’étais inventé  ! »

Une décennie de travail

Comme toutes les grandes aventures, les idées naissent et évoluent doucement, souvent aux détours d’une conversation et d’un verre libératoire. « C’était lors de l’un des premiers salons Moto Légende au Parc Floral de Vincennes. Une fois les visiteurs partis, nous nous retrouvions pour boire des coups. J’ai parlé à Denis de mon idée. Je crois qu’il ne m’a pas pris au sérieux », s’amuse Laurent. Et Denis de répondre: « Il aura fallu que je voie le cadre et les premières pièces récoltées par Laurent pour que je me dise enfin que la moto verrait peut-être le jour. Je commençais à y croire ! »

Près d’une décennie s’est écoulée entre l’ébauche du concept et la réalisation de la moto que vous avez sous les yeux. Un temps qui peut sembler long, voire très long. Dix ans… une enfance. « Je voulais d’abord trouver l’ensemble des pièces, dit Laurent. Pas d’internet à l’époque, il fallait se débrouiller, chercher, activer les contacts, envoyer des fax tout en faisant tourner la boutique. Il ne s’agissait pas seulement de coller au dessin de Denis, mais d’en respecter l’esprit. La Triumph de Bill Carbu est américaine et je me devais de dénicher des pièces Triumph là-bas. Dans les années 50,60 et 70, les préparateurs américains n’allaient pas à Londres pour y trouver leurs pièces : ils les fabriquaient eux-mêmes. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, pour les constructeurs européens, les Etats-Unis représentaient LE marché. C’est la raison pour laquelle on y trouve pas mal de pièces spéciales et de grands connaisseurs du twin anglais »

Travail en tandem

L’adaptation n’a pas toujours été aisée : « J’aurais probablement été plus véloce s’il s’était agi d’une commande, je m’y serais collé à 100%. Heureusement, je n’ai pas rencontré trop de soucis importants lors du montage, c’est quand même mon métier ! Et j’aime les challenges, plus c’est compliqué, plus ça m’excite ! », s’exclame Laurent. Le résultat est à la hauteur de ses espérances : « Elle est quasiment conforme au dessin. ». Au jeu des sept erreurs, il faut un œil aguerri pour distinguer les deux machines. Et les différences ne portent que sur des détails qui ne trahissent pas réellement l’original.

Pour réaliser une telle œuvre, il fallait travailler en tandem. A Denis la partie artistique, à Laurent la partie mécanique : conception technique et fabrication. « Je tenais Denis régulièrement informé, dit-il. J’avais besoin de ses conseils pour coller au mieux à l’original. Comme le dessin de base était en noir et blanc, s’est posée la question de la colorisation. Un jour, Denis m’apporte une baie d’églantier en m’annonçant que ce serait la bonne teinte. Sur ses conseils, je la mets au frigo afin de la conserver. Mais au bout de deux jours, la couleur avait complètement disparu ! ». Une anecdote certes, mais qui montre bien la volonté de nos deux compères de tendre vers un travail plus que parfait. « Certains détails manquaient, poursuit Laurent. Comme sur la partie basse du réservoir que Denis n’avait pu dessiner, faute de documents assez précis. Nous avons donc pris la décision de peindre cette partie en noir. Idem pour la selle : sur le travail de Denis, une fois Bill Carbu assis, elle disparaît. Je voulais le même effet pour la moto, d’où cette simple tôle que l’on ne voit plus une fois le pilote installé ! »

La première esquisse de la machine avait vu le jour en noir et blanc dans l’album « 6T Mélodie », sorti en 1983 et dans lequel apparaissait le fameux Bill Carbu, « un anti Michel Vaillant ». « L’original était une vieille photo en noir et blanc qu’il m’avait fallu interpréter », rajoute Denis. Puis vint la version en couleur pour l’édito du journal Nitro. « Malheureusement, ma toile originale a été perdue ou volée. Il ne me reste plus que des affiches signées… Alors, voir cette moto en vrai me fait plus que plaisir. C’est une première, du jamais vu, une idée folle qui a vu le jour. »

Objectif sel !

Nos deux amis, jusqu’auboutistes dans l’âme, ne comptent pas s’arrêter là. « La moto fonctionne. C’est la première partie du travail. L’autre risque d’être assez difficile à monter. Car il est bien évident que nous ne pourrons considérer ce projet comme abouti que le jour où nous entendrons la moto hurler sur le sel américain. Il est impératif qu’elle y aille, je n’ose imaginer une autre destinée pour cette Triumph… Commence aujourd’hui un autre boulot, encore beaucoup plus fastidieux: celui de trouver les fonds nécessaires à ce voyage », explique Laurent sous le regard attentif de Denis.

« Il y aura deux coureurs, Laurent et Bill…enfin, je veux dire Laurent et moi ! », s’esclaffe Denis, à cheval entre la fiction et la réalité, entre Bill Carbu et lui-même…

Texte et photos Thomas Caplain (†)