Kawa H2R

L’orgie

 

« Ça c’est une Kawa ! » répète l’équipe japonaise auteure du monstre. Comme s’il fallait s’engouffrer dans la démesure pour s’accorder à l’image Kawasaki. 4 cylindres de 1000 cm3 compressé, 326 ch avec l’admission d’air forcé : 323 km/h au bout de la ligne droite (1 068 mètres) du circuit de Losail, au Qatar. La H2R est ahurissante !

 

Une équipe de mécaniciens donne de brefs et assourdissants coups de gaz pour faire chauffer la mécanique. Les rugissements s’amplifient dans le vide des box. Large et ramassée, la H2R ressemble à une bestiole préhistorique, folle de rage, dénuée de facultés outre la puissance de ses muscles. Elle hurle. Elle terrifie. Il faut maintenant grimper dessus.

La finesse de sa selle contraste avec la largeur du réservoir. La H2R, 216 kg, n’est pas légère mais équilibrée. Sortie des stands, un mec donne l’autorisation d’accéder au circuit, il presse son casque anti-bruit sur ses oreilles, qui ne suffit pas. Il lève sa main, je passe, accélère, l’avant se lève prestement, sans que le compte-tours n’ait touché les 7 000 tr/mn. Il bloque son élan à 14 500 tr/mn…

La première sortie de virage restera l’un des plus intenses moments de délicatesse de ma vie. Les rotations de la poignée évoluent par millimètres, il s’agit de dressage plus que de pilotage. Un tour complet pour se connaître, puis le kilomètre de la ligne droite.

Ce sont des hurlements de rage, de douleur. Le quatre cylindres, violenté par un compresseur qui tourne à 140 000 tr/mn en pleine charge, encaisse la torture. C’est une révolution mécanique. Un pic dans l’histoire du moteur de moto. Une hystérie. De 10 000 à 14 000 tr/mn, l’accélération ne ressemble à rien de connu sur terre. Je subis et jubile à la fois, chaque demi-seconde est une volute d’un champagne animal, fougueusement éthylique. Troisième, quatrième, cinquième, sixième, une pluie de demi-secondes ! Au bout, maintenant, trop vite, il faut freiner. Mon derner regard pour le compteur a vu 315 km/h mais j’avais gardé encore la poignée vissée le temps d’un quart de seconde, peut-être un tiers… Bizarre comme ces petits riens sont devenus lents.

Il faut refaire tout le reste du circuit pour retrouver la ligne droite et recommencer. Le dernier virage se prépare minutieusement, pour accélérer tôt, fort, en ligne. Et le délire revient. Le virage à droite, au fond, là, tout de suite finalement, se précipite. Le réflexe au freinage, c’est de sortir la tête de la bulle. Autre expérience masochiste. L’écran du casque s’écrase sur le visage, il vient mouler le nez, le front, les orbites, il se déforme sur ma tronche ahurie, les yeux exorbités, le souffle coupé.

Après huit ou neuf tours, peut-être dix, je rentre, meurtri, bouleversé, euphorique, consterné. C’est indécent. Une insulte au cerveau, à la science physique, à la morale, à la conscience. 326 ch ! Le compteur, consulté quelques minutes après mon arrêt, a enregistré 323 km/h comme vitesse de pointe. Je n’ai jamais eu autant de considération pour un frein avant.