Philippe Debarle : Rock & Folk

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Au début des années 70, Philippe Debarle, jeune journaliste auto, découvre l’Amérique et la moto. Il se prend de passion pour le Grand National et part sur la route pour deux saisons rock&roll, dans l’aspi de ses champions favoris.

Philippe nous avait raconté dans Cafe Racer #46 ses aventures américaines. Nous les republions ici pour rendre hommage à ce talentueux journaliste récemment disparu. Nous les accompagnons avec ses propres photos, prises notamment lors du Peoria TT, célèbre étape du Grand National américain.

Franchement, le dirt track ce n’est pas terrible. Il parait que c’est spectaculaire, j’en doute. J’en suis là de mes réflexions en sortant du short track de Houston qui se déroulait dans l’Astrodome, en intérieur comme à Bercy. Sur un ovale en terre de 300 mètres vient d’avoir lieu la première course du championnat AMA et je me demande si j’ai fait le bon choix de suivre toute la saison. Je m’attendais à du speedway, avec 20 pilotes au départ. Mais la puissante des 350 à essence de short track n’a rien à voir avec celle des 500 à alcool de speedway. Belles bagarres, mais vitesse moyenne…

Bon, ce n’est pas tout ça, il faut aller à la course suivante. Je parcours donc le paddock à la recherche d’un van dans lequel il y aurait une place. Je tombe sur un grand escogriffe asiatique sympathique, qui s’appelle Erv Kanemoto et qui veut bien m’emmener si son pilote est d’accord. Le dit pilote acquiesce avec un accent incompréhensible. On prend donc la route et la première question que me pose Gary Nixon, le pilote en question, est : « Pourquoi les Français détestent-ils les Américains ? » Décidément, ce n’est pas ma soirée.

Erv Kanemoto et le 3 cylindres Kawasaki de Gary Nixon.
Erv Kanemoto et le 3 cylindres Kawasaki de Gary Nixon.
Gary Nixon, pied dans le plâtre et langue bien pendue.
Gary Nixon, pied dans le plâtre et langue bien pendue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le pilote et le jardinier

Quelques milliers de kilomètres plus tard, on arrive sur l’hippodrome de San José (prononcer « sans rosé ») près de la baie de San Francisco. Et là ce n’est plus du tout, mais alors plus du tout la même chose. Le circuit est un mile (1,6 km) où les 750 twins prennent 210 km/h en ligne droite et 160 en virage, avec le pied gauche glissant sur la hot shoe ou semelle métallique. Rien que de regarder les premiers essais libres, c’est entrer dans un autre monde.

Le spectacle en lui-même est hallucinant, mais bien sûr il faut toujours qu’il y en ait un qui en fasse trop pour se faire remarquer. Un gars passe à fond dans la ligne droite mais, quand il veut couper, les gaz restent ouverts en grand à cause des boisseaux coincés par la poussière. Comme il n’y a pas de frein avant, il percute la barrière en bois extérieure (façon hippodrome) de plein fouet à 200, pulvérise la Harley, mais lui passe par-dessus et ne touche rien. Il vole par-dessus la pelouse où se trouvent les spectateurs, continue son vol plané en survolant le mur d’enceinte, puis atterrit en looping chez le propriétaire de la maison qui se trouve derrière et qui passe la tondeuse à gazon à ce moment-là. Le gars s’éclate en vrac devant la tondeuse, mais comme il avait plu les jours précédents le sol est meuble. Il se relève donc, s’époussette négligemment en demandant au papy le chemin le plus court pour rentrer au paddock. L’homme à la tondeuse lui indique la direction d’une main tremblante. Sa femme sortira de la maison quelques minutes plus tard pour lui demander pourquoi il reste sur place sans bouger avec sa tondeuse en marche, la mâchoire pendante et les yeux écarquillés.

Le team Yamaha officiel
Le team Yamaha officiel

Le train qui ne vint jamais

Un dimanche soir au Texas après une course, la quasi-totalité du paddock (une cinquantaine de personnes) se retrouva dans une grande propriété d’un ami local, avec les copains du copain et les groupies pour faire la fête. C’était ainsi super sympa après chaque compétition de se retrouver avec les passionnés du coin qui étaient tout content de côtoyer les champions. Sans oublier les groupies…

Bref, ce soir là, Dave Aldana et Gene Romero partirent ensemble tard dans la nuit en voiture pour retourner à l’hôtel. Dave qui conduisait était d’un calme parfait, ayant absorbé au cours de la soirée quelques Quaalude (décontractant musculaire, entre autre). Ils cruisaient donc tranquillement quand David aperçut sur le bas-côté droit de la route un feu rouge clignotant, du type de ceux qui signalent aux Etats-Unis l’arrivée d’un train à un passage à niveau sans barrières. Il s’arrêta donc et attendit que le train passe. Au bout d’un moment, Romero (un peu moins dans les vapes) lui demanda ce qu’il faisait là, planté au milieu de la route. Aldana lui répondit qu’il attendait prudemment que le train passe. « Il n’y a pas de train et pas de passage à niveau. Ton feu rouge clignotant est en fait le gyrophare d’une voiture de flic qui est arrêtée sur le bas-côté. Alors filons d’ici. Et vite ! »

Le King, Kenny Roberts.
Le King, Kenny Roberts.

La partie de carte

On est parti un jour de chez Kenny Roberts, à Modesto en Californie, pour aller dans l’Indiana. Par rapport aux autres pilotes qui disposaient de vans, Kenny voyageait depuis peu dans un confort inouï, disposant d’un Motorhome GMC prêté par Bill Mitchell, vice-président de General Motors et responsable du style, à qui l’on doit par exemple le dessin de la Corvette Stingray de 1963. Ce motorhome venait d’être présenté au public en 1973 et GM en prêtait à quelques VIP pour en faire la promotion. Par rapport aux trapanelles genre Winnebago, le motorhome GMC était une pure merveille, avec par exemple une suspension hydraulique qui positionnait l’engin à l’horizontal quand vous vous gariez sur une pente.

On voyageait à trois avec Bill Robinson, un responsable de chez Goodyear qui faisait partie de l’équipe qui avait créé le premier slick pour moto, testé sur la Harley de Cal Rayborn en 1973. Ils avaient même essayé ce slick en dirt, mais c’était franchement dangereux sur la terre battue et l’AMA l’avait à juste titre interdit. Une fin d’après-midi, on était en avance sur l’horaire et on décida de s’installer dans un endroit agréable. Kenny proposa une partie de cartes pour tuer le temps. Pendant qu’il préparait, Bill me prit à part et me dit de le laisser gagner, sinon il allait faire la tronche toute la soirée. Jeune et bête, je lui répondis que non, que si j’avais du jeu je gagnerai. « Comme tu veux, me répondit-il, mais je t’aurais prévenu. »

On joua, j’eus du jeu, je gagnai. Et Kenny fit la tronche. Mais pas qu’un peu. On eut droit à la soupe à la grimace jusqu’au moment de dormir ! Ce jour-là, j’ai appris la différence entre un être humain normal et un champion. Un homme standard joue et il est content quand il gagne. Pour un champion, gagner est normal. Ca ne le réjouit pas plus que ça, car pour lui il est logique qu’il gagne. Quand il ne gagne pas, ça le rend malade. Kenny ne m’a plus jamais proposé de partie de cartes…

 

Dans le paddock du Grand National
Honda CB750 – Champion
Dans le paddock du Grand National
Norton 750 Commando

 

 

Dans le paddock du Grand National
Harley-Davidson XR750

 

Dans le paddock du Grand National
Kawasaki H2 – Champion

 

 

 

 

La maison verte

Un jour, on traversait un de ces interminables déserts américains avec Franck Gillespie, brillant pilote de dirt privé, dans son Dodge contenant ses deux Yam. L’heure du déjeuner approchait et on décida donc de s’arrêter pour se restaurer dans un petit village. « Et on va essayer de sauter la serveuse, annonça Franck. Dans ces trous perdus, les filles ont déjà fait le tour des mecs du coin et elles apprécient le changement. » Bon, s’il le dit… Nous déjeunâmes donc et Franck emballa la serveuse sans trop de difficulté. Avec ses cheveux blonds bouclés, il avait le succès assez facile. Là où ça se compliquait, c’est que l’accorte soubrette terminait son service en fin d’après-midi et qu’on n’allait pas passer des heures à attendre. Franck lui demanda donc si elle connaissait une copine bien disposée et disponible plus tôt.

Un coup de téléphone plus tard, la réponse était positive et la serveuse nous indiqua la direction du genre 2ème à gauche, puis 3ème à droite, ensuite 1ère à gauche après le passage à niveau, etc, « et elle habite dans la maison verte, c’est facile à trouver ». Nous partîmes donc bille en tête et prîmes la 3ème à gauche, la 4ème à droite, vîmes même un passage à niveau, etc, avant d’arriver à la maison verte. Là nous accueillit une matrone peu consommable, qui nous hurla dessus. A priori, ce n’était pas la bonne maison verte. « Et mon mari va rentrer d’ici peu, il est armé et il va vous descendre ». Comme dans l’Ouest sauvage ils tirent d’abord et posent les questions après, nous sommes vite fait remontés dans le Dodge et avons repris la route de la civilisation.

Dans le paddock du Grand National
Yamaha XS 750

40 briques pour Kenny

Après avoir remporté deux fois le championnat AMA, Kenny Roberts voulait courir en Grands Prix. Il avait fait une tentative en 250 à Assen en 1974, qui s’était soldée avec une Yamaha standard par une troisième place. A sa demande, je pris donc ma plume sur un coin de la table de sa cuisine pour demander à un cigarettier français un sponsoring de 400 000 francs, soit l’équivalent (en sponsoring) de 200 000 euros actuels environ. Pour cette somme, Kenny proposait en exclusivité les couleurs du sponsor sur ses 250, 500 et 750 Yamaha d’usine pour 1978. Une misère. Le responsable du sponsoring moto du cigarettier français répondit négativement car selon lui « Les pilotes américains ne sont bons que sur la terre battue. En vitesse, et encore plus en Grands Prix, ils n’ont aucune chance. » Kenny devenait Champion du Monde 500 en 1978, 79 et 80. C’est beau la clairvoyance.

@Philippe Debarle.