Connaissez-vous la plus ancienne course de moto du monde ? Celle qui est organisée annuellement quasi sans interruption depuis le plus longtemps ? Allez, je vous donne un indice ; il s’agit d’une compétition britannique… Raté, ce n’est pas le TT, petit jeunot prétentieux qui n’a commencé qu’en 1907 ! Non, la course qui s’enorgueillie d’être la plus ancienne puisque organisée pour la première fois en 1905, c’est le très sélect Brighton Speed Trial et vous savez quoi, c’est une course de sprint !

Oui du sprint (version subtile du drag), sur 400 m, en plein centre ville de la célèbre cité balnéaire, le Deauville londonien ! Du gros gaz sur la célèbre Madeira Drive qui longe la mer, au pied de cette folie architecturale qu’est le Brighton Pavillon, palais de maharadja fantaisiste pour souverain britannique en mal d’exotisme, à quelques mètres à peine du Pier, cette fête foraine sur l’eau qui régale les petits blondinets depuis plus d’un siècle.

Le Brighton Speed Trial, c’est donc du gros bruit et un rien de fureur, même si on reste entre gens bien élevés, dans le cœur même de la plus fameuse station balnéaire britannique et en plus, juste le dernier WE avant la rentrée scolaire, donc en pleine marée humaine de touristes et d’autochtones venus se gaver de plaisir avant la mauvaise saison !

Quel contraste avec notre prétendue ville-lumière où le pusillanime écolo roi a tué toute idée même de plaisir avec un moteur, même discret, même poussif ! Quel contraste avec nos journées du patrimoine qui ne vont quand même pas à aller jusqu’à faire renaitre le trial de Saint Cucufa ou les courses de canots automobiles sous le pont de l’Alma !

Mais on est en Angleterre. Le rapport à la mécanique, qui plus est historique, y est très différent. Ici non seulement, c’est permis mais c’est même conçu comme une attraction pour drainer du public vers les boutiques normales et les restaurateurs (britanniques, eux !) et des compétiteurs chics vers les hôtels. La preuve, sitôt le drag fini, Brighton, ses hôtels, ses restos …. accueillent l’ACE Café Réunion, une énorme concentre qui pour la 21ème année draine des milliers de motocyclistes pas tous graisseux mais beaucoup vrombissants.

Donc pour la ville, c’est du business; et pour tous les acteurs du Brighton Speed Trial, le sprint, c’est du sérieux !

Car c’est du sprint, pas du drag comme on vous le répète mille fois, au briefing, sur la pré-grille, sur la ligne de départ… La petite lumière verte du départ ne déclenche pas le chrono, c’est le franchissement de la cellule. Donc on est prié de se conduire en gentleman et d’attendre quelques instants avant d’accélérer comme une brute sur un champ de bosses bordé de lampadaires kitches.

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Des gentlemen, dans le paddock de Brighton, il y a en partout, notamment chez les compétiteurs voiture qui composent les deux-tiers du plateau. Bien qu’ils roulent avec des machines ayant peu de rapport avec la Honda Civic de maman, tous ces messieurs arrivent dans le paddock directement avec leur voiture de course pas franchement toujours street légal. Magie du lieu, tout ce petit monde a laissé le camion atelier et les mécanos à l’extérieur de la ville et a traversé la cité, ses feux rouges, ses dos d’âne, ses Bobbys directement avec la Maserati 1000 Miglia, la Riley de l’entre deux guerres, l’Autobianchi pot de yaourt surbaissée de la mort …. On peut donc voir un Monsieur pas très jeune venir avec sa F40 et de discrets numéros de course, la garer à son emplacement dédié (l’exigüité du paddock impose une vraie organisation), la laisser avec madame, pas très jeune non plus, dedans pour repartir à pied, en combi racing, et revenir une heure après avec une Jaguar E mais pas celle du genre à aller chercher le pain. Tout ça ne choque personne et surtout pas la maréchaussée.

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Si le paddock voiture ne fait précisément dans l’économiquement faible, tous ces messieurs pour arrivés qu’ils soient, ne sont pas bégueules et n’hésitent pas à venir, la combi retroussée, jusqu’au paddock moto pour prendre des photos ou tchatcher simplement pendant que vous attendez votre tour dans l’inévitable queue qui l’épine dorsale d’une journée de drag.

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Question moto, c’est un poil plus roots mais toujours britannique avec là aussi un savant mélange de motos modernes et anciennes, de messieurs très posés en tweed et de tatoués. La moyenne d’âge reste certes sensiblement plus élevée qu’en CEV mais même chez ceux qui ont dépassé les 70 ans, l’étincelle est encore et toujours bien là.

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Que dire d’autre ? Que cette année l’organisateur semblait sincèrement ravi d’intéresser un frenchy et s’est démené comme je ne l’avais jamais vu faire dans un imbroglio intercontinental entre fédés. Que malgré cet enthousiasme, le contrôle technique du frenchy ne pouvait tout de même pas se passer simplement. Qu’une fois posé le principe du « elle est bien ta moto mais tu ne peux pas rouler », «  si, si, c’est dans le règlement technique, bon d’accord pas celui en ligne mais dans celui déposé dans le coffre de la fédé, en 1923, en page 637, si, si, les petits caractères … » !

M…de, m..de !!! Pourtant j’ai fait tout, tout bien ! J’ai une moto honnête, le casque spécial UK, les mufflers pour la noise régulation (105 db quand même), les plaques de numéro… J’ai accepté d’être dans une catégorie 10000 cc avec des Yam R1, une Desmoedici à cause de mon pneu de drag…

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Après bien des palabres, un grand pow wow des big chiefs, une bonne heure d’attente, le chief scrutineer – à titre exceptionnel … au nom de l’entente cordiale … pour ne pas laisser penser que le Brexit est déjà là – signe l’autocollant idoine qui permet de rouler … mais hors classement, quand même, il faut bien marquer le coup !

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Bon, vous savez quoi, ce n’est pas grave ! J’étais content d’être dans un endroit pareil avec des gens comme ça, des engins comme ça et j’ai passé une excellente journée !

Texte Hervé Saigne. Photos Thomas Yonger.

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